« X-pianos », premier album de Christophe Chassol, est un décalage en soi. Double album contenant 35 titres dont plusieurs, fulgurants, ne dépassent pas les trois minutes imposées par le carcan radiophonique ; autrement dit un objet qui se distingue avec noblesse. Et qui, en ces temps où l’industrie du disque ressemble plus que jamais à un défilé de comptables métronomes, prend le tempo à contretemps. On pourrait ici s’étendre sur les 1300 morceaux composés par Chassol et stockés sur disque dur, mais avant de chanter ses louanges d’insatiable compositeur, revenons à l’histoire.

L’un des travers du décalage, c’est la confusion entre avant-garde et l’ambition. « Je suis un musicien qui fait de la musique sérieuse et accessible en format pop » dit Chassol, pour s’extirper des niches ghettos où tant d’autres se complaisent. Autant disciple de l’école minimaliste (Steve Reich, John Adams) que passionné de pop culture, le parisien aime à sortir des sentiers battus, comme le prouve ses « ultrascores » – une musique de film absolue composée à partir de tous les éléments sonores du film – pour « Animal Conducteur » ou encore « Nola Chérie », qui accompagne ce premier disque en supplément DVD. Cette même envie de formats inédits se retrouve, sans surprise, sur «x-pianos », à travers « La négacra » (composée à partir d’un poème de Gherasim Luca) ou « U were in love » (samplant un dialogue de West Side Story), sans oublier le menuet pop « Wersailles » spécialement écrit pour l’exposition de Xavier Veilhan chez Louis XIV. Du beau bizarre, en somme, où l’instrumental côtoie l’onirique et où les claviers de Chassol s’enroulent souvent autour de la voix d’Alice Lewis, autre française amatrice de beaux arts sans majuscule. Condensé d’émotions de quinze années passées au service du rêve, « x-pianos » est donc cette pièce montée qui marie enfin les divers univers d’un Chassol bien heureux d’enfin offrir sa musique à une plus large audience : « Ce premier album arrive tard dans ma carrière, c’est un résumé qui boucle une première boucle» dit-il, « chaque morceau reflète mon envie d’harmoniser le monde ». Avec des pinceaux dignes de Fantasia et un certain talent pour l’agencement des couleurs, le nouveau peintre de Tricatel fait dans la dentelle et « x-pianos »s’écoute comme un diaporama de souvenirs intemporels. X pour infini, X pour inconnu. Alors, à quoi reconnaît-on un bon premier album ? A son décalage, vous l’aurez compris. Chez Chassol l’étrange prend simplement la forme d’un pas de coté, comme une invitation à rentrer dans la danse.